Archives mensuelles : mai 2020

Une commission d’enquête sur les CHSLD ?

On parle de plus en plus d’une possible commission d’enquête sur les centres d’hébergement pour personnes âgées, en réponse aux multiples ratées survenues pendant la pandémie de coronavirus COVID-19. Mais de quoi parlera-t-on au juste? D’une commission dont le rapport est déjà voué aux tablettes poussiéreuses de l’histoire ou dont le rapport est déjà «écrit» dans la tête de nos dirigeants? D’une commission «complaisante», composée de personnes vouées à la continuité fondamentale du système actuel? Ou bien veut-on vraiment changer les choses et organiser des soins de qualité pour les personnes plus âgées qui ont besoin de services à domicile ou en établissement?

J’ai suivi toutes les réformes du réseau de la santé depuis plus de quarante ans et j’ai vu des commissions proposer parfois des aberrations tout comme de bonnes idées. J’ai surtout vu des propositions prôner sans vergogne la privatisation des services, ou encore leur supposée socialisation vers des organisations sous financées du communautaire ou non. D’ailleurs, plusieurs personnes ayant promu ces idées reviennent aujourd’hui mousser publiquement leurs idées, prétextant que si on les avait écoutées vraiment, il y aurait eu moins de problèmes durant cette crise. Avec des si…

Puisque je ne serai certainement pas approché pour faire partie de cette commission, je me permets de faire quelques suggestions. D’abord, il faut rejeter l’idée d’exclure a priori des personnes associées à des groupes de pression. Je pense entre autres au Conseil pour la protection des malades ou à des organisations syndicales représentant tous les titres d’emplois en milieu hospitalier, centres d’hébergement et à domicile. Et oui, je prêche pour ma paroisse, mais la CSN représente toutes ces travailleuses depuis les années 1960! Il faut aussi songer sérieusement à inviter un médecin qui œuvre à domicile et en CHSLD; l’ancienne association de médecins en CLSC pourrait sans doute proposer des noms très intéressants.

Il faut aussi intégrer quelques personnes qui connaissent bien les méandres du réseau : soit d’anciens hauts fonctionnaires «fonctionnels», soit des directrices générales de CHSLD en fonction ou à la retraite, ayant démontré des capacités d’innovation ou de réaction rapide et efficace lors de la pandémie. Finalement, il faut adjoindre à ces personnes des chercheurs universitaires de haut niveau dans ce domaine; soit des «penseurs universitaires» tel Damien Contandriopoulos par exemple, soit des «chercheurs terrain», souvent médecins-gériatres et professeurs à l’université.

Depuis des années, nous savons que le meilleur système de maintien et de soins à domicile, tout comme en institution, doit être un service public offert sans discrimination économique. Il doit aussi être organisé dans la communauté et mettre en place des mécanismes de détection, de prévention, ainsi que des services de maintien et de soins donnés par du personnel bien formé, bien rémunéré et travaillant dans des équipes multidisciplinaires. Et comme on l’a vu cet hiver, il faut des organisations flexibles, capables de développer rapidement une réaction intelligente et ordonnée face à une crise appréhendée, mais imprévisible. Sans tout cela, un changement ne sera que cosmétique.

27 mai 2020

Ça va bien aller… mais ça va mal finir!

Ça va bien aller… mais ça va mal finir!

Dès le début du confinement dû à la pandémie, le slogan «Ça va bien aller!» m’a inspiré cette suite dramatique : «mais ça va mal finir…». Non pas que je sois devin, ni particulièrement pessimiste, mais plutôt parce que je connais bien notre réseau de la santé et le niveau de détresse qu’avaient les personnels bien avant le début de cette crise. Plusieurs oublient trop facilement que depuis le début des années quatre-vingt tous les gouvernements ont réduit les conditions de travail du personnel du réseau. Des «gras durs de l’état», comme certains ministres péquistes les appelaient alors, jusqu’aux tribulations schizophrènes des ministres-médecins des quinze dernières années qui ont tenté de transformer nos hôpitaux en chaînes de montage industrielles, le réseau de la santé et les «anges gardiens» qui y travaillent ont été compressés, comprimés et déprimés jusqu’à la dernière goutte. Tous ceux qui ont dénoncé cet état de fait, les syndicats aux premières loges, les médecins progressistes, les comités de malades et certains avocats qui les «défendent», n’ont pas réussi à soulever l’intérêt public au point d’atteindre nos politiciens obnubilés par les baisses d’impôts et les déficits zéro. Nous avons donc amorcé cette «guerre» avec des soldats épuisés et mal équipés.

L’armée d’anges gardiens…

En tant que pacifiste, je n’aime pas cette analogie guerrière et j’aurais préféré celle d’une «grande corvée solidaire» pour faire face à ce désastre naturel. Mais bon, continuons l’analogie de notre armée d’anges gardiens pour mieux comprendre pourquoi nous en sommes rendus là.

Si vous croyez que les soldats n’ont pas peur lorsqu’ils montent au front, vous vous trompez. Depuis des années, les survivants des deux grandes guerres mondiales nous ont raconté cette peur qui les tenaillait à l’approche des grands débarquements ou des assauts qu’ils ont dû subir pour «défendre la patrie». Qu’est-ce qui motive un soldat à risquer sa vie? Bien sûr certains s’engagent en espérant ne pas avoir à subir le feu de l’ennemi. Mais si on n’a pas été «conscrit», on s’engage dans l’armée pour avoir un travail, de meilleures conditions de «vie» et aussi pour défendre une cause. Qu’est-ce qui nous permet ensuite d’accepter de risquer notre vie dans ce «travail» difficile? D’abord et avant tout la confiance. Confiance en nos camarades de combat, confiance en nos équipements et confiance en nos chefs, du sergent jusqu’au général. Pour risquer sa vie, on doit croire qu’on a la bonne cause, la bonne stratégie, que nos compagnons de route nous porteront secours en cas de problème et que notre fusil ne s’enrayera pas dès le premier tir. Cette confiance n’enlève pas la peur, mais elle permet de faire pencher la balance vers le combat plutôt que vers la désertion.

La confiance…

Revenons au réseau de la santé. Toutes les réformes qui ont bousculé le réseau et surtout les travailleuses qui y œuvrent ont été dénoncées par celles-ci depuis des années. Avez-vous entendu une seule organisation de travailleuses qui a encensé une de ces réformes depuis vingt ans? Toutes les études sur le niveau de stress et l’état mental et physique des travailleuses du réseau nous indiquaient que la détresse était fortement présente partout, dans la santé comme le social, dans les établissements comme dans les soins à domicile. Les ministres et le personnel-cadre qui ont appliqué ces réformes et ces compressions n’avaient pas vraiment la confiance des personnels. Certains cadres ont peut-être réussi à conserver un certain respect des employés, mais ceux-ci savaient depuis longtemps que la structure de gestion priorisait bien d’autres choses que les conditions de travail et de vie des employés. Les stratégies déployées depuis des années ne visaient pas vraiment non plus à améliorer les services, mais plutôt à en réduire les coûts. Bref, les «soldats» n’avaient pas confiance en leurs dirigeants ni en leurs stratégies…

Les équipements…

Quant aux équipements, il faut rappeler que les employeurs ne fournissent pas les uniformes à tout le personnel pour comprendre que notre «armée» est bien souvent nue devant les agents pathogènes qu’elle tente de combattre. Y a-t-il une seule armée sur la planète qui ne fournit pas l’uniforme à tous ses soldats? De plus, nos anges gardiens reviennent trop souvent à la maison en portant leurs vêtements «souillés», utilisant les transports en commun, car ils n’ont pas de vestiaires sur les lieux de travail ou doivent laver eux-mêmes leurs uniformes… Avec les coupures subies depuis des années, il n’est pas rare de manquer d’équipement au travail. Alors, dès le début de la pandémie des doutes ont surgi rapidement lorsque les employeurs ont rationné les équipements de protection comme les masques et les jaquettes de protection. Les normes de protection ont même été ajustées à la baisse à cause du manque d’équipement! Pourtant, en 2006, un rapport du ministère de la Santé avait prévu, sur papier du moins, l’organisation des mesures préventives en cas de pandémie, prévoyant entre autres des réserves suffisantes d’équipements de protections. Mais c’était sans compter sur l’incurie administrative qui a laissé ces réserves s’épuiser ou se corrompre dans des entreposages mal gérés. Le document de 2006, dans un sursaut de réalisme, indiquait pourtant qu’en cas de pandémie, tous les pays chercheraient à se procurer simultanément des équipements et qu’il fallait donc en prévoir des réserves importantes… Bref, nos «soldats» du réseau savaient que celui-ci risquait de les envoyer au front sans l’équipement adéquat.

Les camarades…

Il restait, pour nos anges gardiens, la rassurante complicité des camarades de travail en cas de coup dur. Encore là, l’organisation du travail dans le réseau a parcellisé et parfois même détruit la notion d’équipe de travail stable au profit de la sacro-sainte mobilité des individus. Le personnel n’y est vu que comme une ressource interchangeable, qu’on déplace selon le bon vouloir de «répartiteurs», ceux-ci ne tenant jamais compte des besoins des bénéficiaires des services et encore moins des complicités pouvant souder une équipe. Des agences de placement envoient aussi des «mercenaires» insensibilisés au travail d’équipe un peu partout, leur flexibilité étant valorisée comme l’élément prioritaire des soins. Cette «insensibilisation des soins» a été combattue dans plusieurs équipes de travail, mais le travail de sape a fait son œuvre. Si bien qu’en cas de coup dur, plusieurs ont senti qu’ils ne pouvaient plus compter sur un total appui de ceux et celles qui les entouraient «sur le plancher» parce qu’ils ne formaient plus un «bataillon» habitué d’intervenir ensemble, mais plutôt des individus disséminés dans différents départements, différents établissements, au hasard des disponibilités et des affectations. Bref, malgré de nombreuses exceptions d’équipes dévouées et soudées, une grande partie du réseau ne comporte pas d’équipes autonomes, capables de réagir rapidement et efficacement à une attaque imprévue.

Des déserteurs?

Depuis le début de la pandémie, j’ai été scandalisé par les dirigeants politiques qui disaient que des milliers de travailleuses étaient absentes du réseau parce qu’elles étaient atteintes de la maladie du Covid-19 ou en quarantaine ou avaient peur que le virus ne les infecte! Comme si ces personnes étaient responsables de la pénurie de personnel dans le réseau! D’abord et avant tout, le réseau manquait de personnel AVANT le début de la pandémie. Les anges gardiens ne sont pas non plus immunisés contre les maladies que subit la population en général! Des problèmes cardiaques, des cancers, des épuisements professionnels et autres fléaux frappent régulièrement une bonne partie des 275,000 personnes qui travaillent dans le réseau. Ensuite, si des gens sont infectés par la Covid-19 ou en quarantaine, c’est très souvent parce qu’ils n’ont pas été protégés adéquatement alors qu’ils travaillaient auprès de personnes malades et infectées par le virus. Parfois, on les a même obligés à travailler bien qu’ils montraient des symptômes de la maladie ! On les a aussi laissés travailler d’un département à l’autre, d’un établissement à l’autre, de sorte qu’en soignant ils ont involontairement propagé l’infection. Ce manque d’intelligence dans l’organisation de leur travail ne dépend pas d’eux, mais d’un réseau tentaculaire et bureaucratisé, chapeauté par une structure centralisée incontrôlable.

La peur…

Finalement, la peur… Peut-on reprocher à un soldat qui ne croit plus à ses généraux, à leurs stratégies improvisées, qui voit ses armes s’enrayer à chaque tir et dont les équipements sont manquants et qui, en plus, ne reconnait même plus les membres de son bataillon, peut-on lui reprocher de déserter? Surtout si ce soldat «ange gardien» peut rapporter la mort dans sa famille comme il l’a peut-être fait avec les gens qu’il pensait soigner? Personne ne connaît vraiment le nombre de soldats du réseau qui ont déserté. On a d’ailleurs vu les médecins spécialistes rechigner à s’engager comme volontaires au milieu de la bataille des CHSLD, considérant sans doute à juste titre que les «ordres» étaient confus, les équipements manquants et l’impact de leur présence plus à risque pour l’avenir qu’efficace à court terme…  Personnellement, je ne crois pas qu’il y en ait des milliers qui aient fui le champ de bataille. Je sais que plusieurs ont démissionné carrément, n’étant plus capables de supporter les conditions d’exercice de leur profession. Les travailleuses du réseau que j’ai côtoyées tout au long de ma vie ont toujours démontré beaucoup de courage et même d’abnégation. Je ne crois pas qu’elles soient soudainement devenues des «déserteuses» devant une maladie, aussi mortelle soit-elle.

Rassurer, oui. Mais sans mentir!

Il était peut-être de la responsabilité des dirigeants publics de rassurer la population au début du «conflit» en leur lançant des «ça va bien aller». Mais ils savaient aussi que «ça allait mal finir» parce que nous n’étions pas prêts pour la bataille. Ils savaient que des endroits comme les centres pour personnes âgées allaient défaillir puisqu’ils les avaient fragilisés eux-mêmes depuis tant d’années. Ils savaient que l’organisation du travail allait faire en sorte de propager le virus d’un département à l’autre, d’un établissement à l’autre. Ils savaient qu’ils avaient vidé les entrepôts des équipements nécessaires à la protection des travailleuses de la santé. Ils savaient que le personnel était déjà au bord de l’épuisement et que la pandémie allait en mettre KO plusieurs milliers à cause de la surcharge de travail qu’on allait leur imposer. Ils savaient que ça allait mal finir pour celles et ceux qui étaient les plus fragiles, anges gardiens ou bénéficiaires.

Sachant tout cela, nos dirigeants politiques devraient cesser de laisser entendre que des milliers de personnes ont fui le champ de bataille. Ils devraient plutôt remercier concrètement tous les personnels de la santé et des services sociaux. Ils devraient annoncer dès maintenant qu’ils vont réinvestir dans ces réseaux pour redonner une dignité concrète aux malades et personnes hébergées tout en donnant aux personnels de meilleures conditions d’exercice de leurs professions et une autonomie professionnelle qui va les rendre fiers d’y œuvrer.

Si, au sortir de cette crise, la population du Québec ne se souvient pas des erreurs qui ont été commises et qui ont mené à la situation désastreuse actuelle, on pourra alors imprimer dès maintenant le slogan de la prochaine épidémie : Ça va mal finir!

Louis Roy

12 mai 2020