Archives de Catégorie: Non classé

Contamination par aérosols de la Covid-19

Il est grand temps que l’INSPQ admette la transmission par aérosols de la Covid-19 et agisse en conséquence en protégeant mieux les travailleuses de la santé, de l’éducation et des services de garde!

The Lancet, 15 avril 2021 : Ten scientific reasons in support of airborne transmission of SARS-CoV-2

Par: Trisha Greenhalgh, Jose L Jimenez, Kimberly A Prather, Zeynep Tufekci, David Fisman et Robert Schooley

[Traduction libre…] Document original : Ten scientific reasons in support of airborne transmission of SARS-CoV-2 – The Lancet

L’examen systématique de Heneghan et de ses collègues, financé par l’OMS, publié en mars 2021 et en pré impression, indique : « L’absence d’échantillons récupérables de culture virale du SRAS-CoV-2 empêche de tirer des conclusions fermes sur la transmission aéroportée ».‎1‎ Cette conclusion, ainsi que la large diffusion des conclusions de l’examen, sont préoccupantes en raison des répercussions sur la santé publique.‎

‎Si un virus infectieux se propage principalement par de grandes gouttelettes respiratoires qui tombent rapidement, les principales mesures de lutte sont la réduction du contact direct, le nettoyage des surfaces, les barrières physiques, la distanciation physique, l’utilisation de masques à distance de gouttelettes, l’hygiène respiratoire et le port d’une protection de haute qualité uniquement pour les procédures de soins de santé dites génératrices d’aérosols. De telles politiques n’ont pas besoin de faire la distinction entre l’intérieur et l’extérieur, puisqu’un mécanisme de transmission par gravité serait semblable pour les deux paramètres. Mais si un virus infectieux est principalement en suspension dans l’air, une personne pourrait être infectée lorsqu’elle inhale des aérosols produits lorsqu’une personne infectée expire, parle, crie, chante, éternue ou tousse. Pour réduire la transmission aérienne du virus, il faut prendre des mesures pour éviter l’inhalation d’aérosols infectieux, y compris la ventilation, la filtration de l’air, la réduction de l’encombrement et du temps passé à l’intérieur, l’utilisation de masques à l’intérieur, l’attention portée à la qualité et à l’ajustement des masques et une protection de qualité supérieure pour le personnel de santé et les travailleurs de première ligne.‎2 ‎ La transmission aérienne de virus respiratoires est difficile à démontrer directement.‎3

‎Les résultats mitigés d’études qui visent à détecter un agent pathogène viable dans l’air ne sont donc pas des motifs suffisants pour conclure qu’un agent pathogène n’est pas en suspension dans l’air si l’ensemble des preuves scientifiques indiquent le contraire. Des décennies de recherches minutieuses, qui n’incluaient pas la capture d’agents pathogènes vivants dans l’air, ont montré que les maladies autrefois considérées comme propagées par les gouttelettes sont en suspension dans l’air.‎4‎ Dix sources de données appuient collectivement l’hypothèse selon laquelle le SRAS-CoV-2 est transmis principalement par la route aérienne.‎5

Premièrement, les événements de contagion élevée s’expliquent par une transmission importante du SRAS-CoV-2; en effet, de tels événements peuvent être les principaux moteurs de la pandémie.‎6‎ Des analyses détaillées des comportements et des interactions humaines, de la taille des pièces, de la ventilation et d’autres variables dans les concerts de chorales, les navires de croisière, les abattoirs, les foyers de soins et les établissements correctionnels, entre autres, ont montré des modèles, par exemple, la transmission à longue portée et la dispersion élevée du nombre de reproduction de base (R‎ 0‎), discuté ci-dessous , compatible avec la propagation aérienne du SRAS-CoV-2 qui ne peut pas être adéquatement expliquée par des gouttelettes ou des vecteurs passifs.‎6‎ L’incidence élevée de tels événements suggère fortement la dominance de la transmission d’aérosols.‎

Deuxièmement, la transmission à longue portée du SRAS-CoV-2, entre les personnes vivant dans des chambres adjacentes, mais jamais en présence de l’autre, n’a été documentée dans les hôtels de quarantaine.‎7‎ Historiquement, il n’était possible de prouver la transmission à longue portée qu’en l’absence totale de transmission communautaire.‎4

‎Troisièmement, la transmission asymptomatique ou pré symptomatique du SRAS-CoV-2, par des personnes qui ne toussent pas ou n’éternuent pas, est susceptible de représenter au moins un tiers, et peut-être jusqu’à 59 %, de toute transmission à l’échelle mondiale et est un moyen clé de propagation du SRAS-CoV-2 dans le monde entier,‎8‎ d’un mode de transmission principalement aéroporté. Les mesures directes montrent que parler produit des milliers de particules d’aérosol et peu de grosses gouttelettes,‎9‎ qui prennent la voie aérienne.‎

Quatrièmement, la transmission du SRAS-CoV-2 est plus élevée à l’intérieur qu’à l’extérieur‎10‎ et est considérablement réduite par la ventilation intérieure.‎5‎ Les deux observations soutiennent une voie de transmission principalement aéroportée.‎

Cinquièmement, les infections nosocomiales ont été documentées dans les organisations de soins de santé, où il y a eu des précautions strictes en matière de contact et de gouttelette et l’utilisation d’équipement de protection individuelle (EPI) conçu pour se protéger contre l’exposition aux gouttelettes, mais pas aux aérosols.‎11

Sixièmement, un SRAS-CoV-2 viable a été détecté dans l’air. Dans le cadre d’expériences en laboratoire, le SRAS-CoV-2 est resté infectieux dans l’air jusqu’à 3 h avec une demi-vie de 1·1 h.‎12‎ Le SRAS-CoV-2, toujours viable, a été identifié dans des échantillons d’air provenant de pièces occupées par des patients covid-19 en l’absence de procédures de soins de santé génératrices d’aérosols‎13‎ et dans des échantillons d’air de la voiture d’une personne infectée.14‎ Bien que d’autres études n’aient pas permis de saisir le SRAS-CoV-2 viable dans les échantillons d’air, il faut s’y attendre. L’échantillonnage du virus en suspension dans l’air est techniquement difficile pour plusieurs raisons, y compris l’efficacité limitée de certaines méthodes d’échantillonnage pour la collecte des particules fines, la déshydratation virale pendant la collecte, les dommages viraux dus aux forces d’impact (entraînant une perte de viabilité), la ré-aérosolisation du virus pendant la collecte et la rétention virale dans l’équipement d’échantillonnage.‎3‎ La rougeole et la tuberculose, deux maladies principalement aéroportées, n’ont jamais été cultivées dans l’air d’une pièce.‎15

‎Septièmement, le SRAS-CoV-2 a été identifié dans les filtres à air et les conduits d’aération dans les hôpitaux avec des patients atteints de COVID-19; ces emplacements ne pouvaient être atteints que par des aérosols.‎16

‎Huitièmement, des études portant sur des animaux en cage, infectés, qui étaient reliés à des animaux non infectés en cage séparée par l’intermédiaire d’un conduit d’air ont montré une transmission du SRAS-CoV-2 qui ne peut être expliquée adéquatement que par des aérosols.‎17

‎Neuvièmement, aucune étude, à notre connaissance, n’a fourni de preuves solides ou cohérentes pour réfuter l’hypothèse d’une transmission aéroportée du SRAS-CoV-2. Certaines personnes ont évité l’infection par le SRAS-CoV-2 lorsqu’elles ont partagé de l’air avec des personnes infectées, mais cette situation pourrait s’expliquer par une combinaison de facteurs, y compris la variation de la quantité d’excrétion virale entre les personnes infectieuses par plusieurs ordres de grandeur et différentes conditions environnementales (en particulier de ventilation).‎18‎ Les variations individuelles et environnementales signifient qu’une minorité de cas primaires (notamment les individus qui excédent des niveaux élevés de virus à l’intérieur, des environnements surpeuplés avec une mauvaise ventilation) représentent la majorité des infections secondaires, ce qui est étayé par des données de recherche de contacts de haute qualité provenant de plusieurs pays‎19, 20‎.Une grande variation de la charge virale respiratoire du SRAS-CoV-2 balaie les arguments selon lesquels le SRAS-CoV-2 ne peut pas être en suspension dans l’air parce que le virus a un R plus faible‎‎ (estimé à environ 2·5)‎21‎, rougeole (estimée à environ 15),‎22‎ d’autant plus que R‎ 0‎, qui est une moyenne, ne tient pas compte du fait que seule une minorité d’individus infectieux perdent de grandes quantités de virus. La dispersion élevée de R‎ 0 est bien documenté dans la COVID-19.‎23

‎Dixièmement, il y a peu de preuves à l’appui d’autres voies dominantes de transmission, c’est-à-dire la gouttelette respiratoire ou le vecteur passif (fomite) ‎9 , 24‎ . La facilité d’infection entre les personnes proches les unes des autres a été citée comme preuve de la transmission respiratoire des gouttelettes du SRAS-CoV-2. Cependant, la transmission à proximité dans la plupart des cas ainsi que l’infection lointaine pour quelques-uns lors du partage de l’air est plus susceptible de s’expliquer par la dilution des aérosols expirés avec la distance d’une personne infectée.‎9‎ L’hypothèse erronée selon laquelle la transmission par proximité implique de grandes gouttelettes respiratoires ou vecteurs passifs (fomites) a toujours été utilisée pendant des décennies pour nier la transmission aérienne de la tuberculose et de la rougeole15 25‎ . Cela est devenu un dogme médical, ignorant les mesures directes des aérosols et des gouttelettes qui révèlent des défauts tels que le nombre écrasant d’aérosols produits dans les activités respiratoires et la limite arbitraire de la taille des particules de 5 μm entre les aérosols et les gouttelettes, au lieu de la limite correcte de 100 μm‎1525‎ . On soutient parfois que puisque les gouttelettes respiratoires sont plus grosses que les aérosols, elles doivent contenir plus de virus. Toutefois, dans les maladies où les concentrations d’agents pathogènes ont été quantifiées par la taille des particules, les aérosols plus petits présentaient des concentrations pathogènes plus élevées que les gouttelettes lorsque les deux ont été mesurées.‎15

‎En conclusion, nous proposons qu’il s’agit d’une erreur scientifique d’utiliser l’absence de preuves directes du SRAS-CoV-2 dans certains échantillons d’air pour jeter le doute sur la transmission aérienne tout en négligeant la qualité et la solidité de la base globale de données probantes. Il existe des preuves solides et cohérentes que le SRAS-CoV-2 se propage par transmission aérienne. Bien que d’autres itinéraires puissent y contribuer, nous croyons que la route aérienne est susceptible d’être dominante. Le milieu de la santé publique devrait agir en conséquence et sans plus tarder.‎

References:

TG’s research is funded by the National Institute for Health Research ( BRC-1215-20008 ), Economic and Social Research Council ( ES/V010069/1 ), and Wellcome ( WT104830MA ). JLJ is supported by the US National Science Foundation ( AGS-1822664 ). KAP is supported by the US National Science Foundation Center for Aerosol Impacts on the Chemistry of the Environment (CHE-1801971). DF is funded by the Canadian Institutes for Health Research (2019 COVID-19 rapid researching funding OV4-170360). RS is supported by the National Institute of Allergy and Infectious Diseases (AI131424). We declare no other competing interests.

References

  1. Heneghan C, Spencer E, Brassey J, et al.

SARS-CoV-2 and the role of airborne transmission: a systematic review.

F1000Research. 2021; (published online March 24.) (preprint).

https://doi.org/10.12688/f1000research.52091.1

2. Prather KA, Wang CC, Schooley RT

Reducing transmission of SARS-CoV-2.

Science. 2020; 6498: 1422-1424

  1. Pan M, Lednicky JA, Wu CY

Collection, particle sizing and detection of airborne viruses.

J Appl Microbiol. 2019; 127: 1596-1611

4. Gelfand HM, Posch J

The recent outbreak of smallpox in Meschede, west Germany.

Am J Epidemiol. 1971; 93: 234-237

5. Morawska L, Milton DK

It is time to address airborne transmission of coronavirus disease 2019 (COVID-19).

Clinical Infect Dis. 2020; 71: 2311-2313

6. Lewis D

Superspreading drives the COVID pandemic—and could help to tame it.

  1. Eichler N, Thornley C, Swadi T, et al.

Transmission of severe acute respiratory syndrome coronavirus 2 during border quarantine and air travel, New Zealand (Aotearoa).

Emerging Infect Dis. 2021; (published online March 18.)

  1. Johansson MA, Quandelacy TM, Kada S, et al.

SARS-CoV-2 transmission from people without COVID-19 symptoms.

  1. Chen W, Zhang N, Wei J, Yen H-L, Li Y

Short-range airborne route dominates exposure of respiratory infection during close contact.

  1. Bulfone TC, Malekinejad M, Rutherford GW, Razani N

Outdoor transmission of SARS-CoV-2 and other respiratory viruses: a systematic review.

  1. Klompas M, Baker MA, Rhee C, et al.

A SARS-CoV-2 cluster in an acute care hospital.

Ann Intern Med. 2021; (published online Feb 9.)

  1. Van Doremalen N, Bushmaker T, Morris DH, et al.

Aerosol and surface stability of SARS-CoV-2 as compared with SARS-CoV-1.

New Engl J Med. 2020; 382: 1564-1567

  1. Lednicky JA, Lauzard M, Fan ZH, et al.

Viable SARS-CoV-2 in the air of a hospital room with COVID-19 patients.

Int J Infect Dis. 2020; 100: 476-482

  1. Lednicky JA, Lauzardo M, Alam MM, et al.

Isolation of SARS-CoV-2 from the air in a car driven by a COVID patient with mild illness.

medRxiv. 2021; (published online Jan 15.) (preprint).

https://doi.org/10.1101/2021.01.12.21249603

  1. Fennelly KP

Particle sizes of infectious aerosols: implications for infection control.

Lancet Respir Med. 2020; 8: 914-924

  1. Nissen K, Krambrich J, Akaberi D, et al.

Long-distance airborne dispersal of SARS-CoV-2 in COVID-19 wards.

Sci Rep. 2020; 10: 1-9

  1. Kutter JS, de Meulder D, Bestebroer TM, et al.

SARS-CoV and SARS-CoV-2 are transmitted through the air between ferrets over more than one meter distance.

Nat Commun. 2021; 12: 1-8

  1. Schijven J, Vermeulen LC, Swart A, Meijer A, Duizer E, de Roda Husman AM

Quantitative microbial risk assessment for airborne transmission of SARS-CoV-2 via breathing, speaking, singing, coughing, and sneezing.

Environ Health Perspect. 2021; 12947002

  1. Sun K, Wang W, Gao L, et al.

Transmission heterogeneities, kinetics, and controllability of SARS-CoV-2.

Science. 2021; 371eabe2424

  1. Laxminarayan R, Wahl B, Dudala SR, et al.

Epidemiology and transmission dynamics of COVID-19 in two Indian states.

Science. 2020; 370: 691-697

  1. Petersen E, Koopmans M, Go U, et al.

Comparing SARS-CoV-2 with SARS-CoV and influenza pandemics.

Lancet Infect Dis. 2020; 20: e238-e244

  1. Guerra FM, Bolotin S, Lim G, et al.

The basic reproduction number (R0) of measles: a systematic review.

Lancet Infect Dis. 2017; 17: e420-e428

  1. Endo A, Abbott S, Kucharski AJ, Funk S

Estimating the overdispersion in COVID-19 transmission using outbreak sizes outside China.

Wellcome Open Res. 2020; 5: 67

  1. Goldman E

Exaggerated risk of transmission of COVID-19 by fomites.

Lancet Infect Dis. 2020; 20: 892-893

  1. Tang JW, Bahnfleth WP, Bluyssen PM, et al.

Dismantling myths on the airborne transmission of severe acute respiratory syndrome coronavirus (SARS-CoV-2).

J Hosp Infect. 2021; 110: 89-96

Article Info: The Lancet, April 15, 2021

Identification: DOI: https://doi.org/10.1016/S0140-6736(21)00869-2

Copyright © 2021 Elsevier Ltd. All rights reserved.

Une commission d’enquête sur les CHSLD ?

On parle de plus en plus d’une possible commission d’enquête sur les centres d’hébergement pour personnes âgées, en réponse aux multiples ratées survenues pendant la pandémie de coronavirus COVID-19. Mais de quoi parlera-t-on au juste? D’une commission dont le rapport est déjà voué aux tablettes poussiéreuses de l’histoire ou dont le rapport est déjà «écrit» dans la tête de nos dirigeants? D’une commission «complaisante», composée de personnes vouées à la continuité fondamentale du système actuel? Ou bien veut-on vraiment changer les choses et organiser des soins de qualité pour les personnes plus âgées qui ont besoin de services à domicile ou en établissement?

J’ai suivi toutes les réformes du réseau de la santé depuis plus de quarante ans et j’ai vu des commissions proposer parfois des aberrations tout comme de bonnes idées. J’ai surtout vu des propositions prôner sans vergogne la privatisation des services, ou encore leur supposée socialisation vers des organisations sous financées du communautaire ou non. D’ailleurs, plusieurs personnes ayant promu ces idées reviennent aujourd’hui mousser publiquement leurs idées, prétextant que si on les avait écoutées vraiment, il y aurait eu moins de problèmes durant cette crise. Avec des si…

Puisque je ne serai certainement pas approché pour faire partie de cette commission, je me permets de faire quelques suggestions. D’abord, il faut rejeter l’idée d’exclure a priori des personnes associées à des groupes de pression. Je pense entre autres au Conseil pour la protection des malades ou à des organisations syndicales représentant tous les titres d’emplois en milieu hospitalier, centres d’hébergement et à domicile. Et oui, je prêche pour ma paroisse, mais la CSN représente toutes ces travailleuses depuis les années 1960! Il faut aussi songer sérieusement à inviter un médecin qui œuvre à domicile et en CHSLD; l’ancienne association de médecins en CLSC pourrait sans doute proposer des noms très intéressants.

Il faut aussi intégrer quelques personnes qui connaissent bien les méandres du réseau : soit d’anciens hauts fonctionnaires «fonctionnels», soit des directrices générales de CHSLD en fonction ou à la retraite, ayant démontré des capacités d’innovation ou de réaction rapide et efficace lors de la pandémie. Finalement, il faut adjoindre à ces personnes des chercheurs universitaires de haut niveau dans ce domaine; soit des «penseurs universitaires» tel Damien Contandriopoulos par exemple, soit des «chercheurs terrain», souvent médecins-gériatres et professeurs à l’université.

Depuis des années, nous savons que le meilleur système de maintien et de soins à domicile, tout comme en institution, doit être un service public offert sans discrimination économique. Il doit aussi être organisé dans la communauté et mettre en place des mécanismes de détection, de prévention, ainsi que des services de maintien et de soins donnés par du personnel bien formé, bien rémunéré et travaillant dans des équipes multidisciplinaires. Et comme on l’a vu cet hiver, il faut des organisations flexibles, capables de développer rapidement une réaction intelligente et ordonnée face à une crise appréhendée, mais imprévisible. Sans tout cela, un changement ne sera que cosmétique.

27 mai 2020

Publié dans Le Devoir le 3 juin 2020 https://www.ledevoir.com/opinion/idees/580079/propositions-pour-une-commission-d-enquete-sur-les-centres-d-hebergement

Ça va bien aller… mais ça va mal finir!

Ça va bien aller… mais ça va mal finir!

Dès le début du confinement dû à la pandémie, le slogan «Ça va bien aller!» m’a inspiré cette suite dramatique : «mais ça va mal finir…». Non pas que je sois devin, ni particulièrement pessimiste, mais plutôt parce que je connais bien notre réseau de la santé et le niveau de détresse qu’avaient les personnels bien avant le début de cette crise. Plusieurs oublient trop facilement que depuis le début des années quatre-vingt tous les gouvernements ont réduit les conditions de travail du personnel du réseau. Des «gras durs de l’état», comme certains ministres péquistes les appelaient alors, jusqu’aux tribulations schizophrènes des ministres-médecins des quinze dernières années qui ont tenté de transformer nos hôpitaux en chaînes de montage industrielles, le réseau de la santé et les «anges gardiens» qui y travaillent ont été compressés, comprimés et déprimés jusqu’à la dernière goutte. Tous ceux qui ont dénoncé cet état de fait, les syndicats aux premières loges, les médecins progressistes, les comités de malades et certains avocats qui les «défendent», n’ont pas réussi à soulever l’intérêt public au point d’atteindre nos politiciens obnubilés par les baisses d’impôts et les déficits zéro. Nous avons donc amorcé cette «guerre» avec des soldats épuisés et mal équipés.

L’armée d’anges gardiens…

En tant que pacifiste, je n’aime pas cette analogie guerrière et j’aurais préféré celle d’une «grande corvée solidaire» pour faire face à ce désastre naturel. Mais bon, continuons l’analogie de notre armée d’anges gardiens pour mieux comprendre pourquoi nous en sommes rendus là.

Si vous croyez que les soldats n’ont pas peur lorsqu’ils montent au front, vous vous trompez. Depuis des années, les survivants des deux grandes guerres mondiales nous ont raconté cette peur qui les tenaillait à l’approche des grands débarquements ou des assauts qu’ils ont dû subir pour «défendre la patrie». Qu’est-ce qui motive un soldat à risquer sa vie? Bien sûr certains s’engagent en espérant ne pas avoir à subir le feu de l’ennemi. Mais si on n’a pas été «conscrit», on s’engage dans l’armée pour avoir un travail, de meilleures conditions de «vie» et aussi pour défendre une cause. Qu’est-ce qui nous permet ensuite d’accepter de risquer notre vie dans ce «travail» difficile? D’abord et avant tout la confiance. Confiance en nos camarades de combat, confiance en nos équipements et confiance en nos chefs, du sergent jusqu’au général. Pour risquer sa vie, on doit croire qu’on a la bonne cause, la bonne stratégie, que nos compagnons de route nous porteront secours en cas de problème et que notre fusil ne s’enrayera pas dès le premier tir. Cette confiance n’enlève pas la peur, mais elle permet de faire pencher la balance vers le combat plutôt que vers la désertion.

La confiance…

Revenons au réseau de la santé. Toutes les réformes qui ont bousculé le réseau et surtout les travailleuses qui y œuvrent ont été dénoncées par celles-ci depuis des années. Avez-vous entendu une seule organisation de travailleuses qui a encensé une de ces réformes depuis vingt ans? Toutes les études sur le niveau de stress et l’état mental et physique des travailleuses du réseau nous indiquaient que la détresse était fortement présente partout, dans la santé comme le social, dans les établissements comme dans les soins à domicile. Les ministres et le personnel-cadre qui ont appliqué ces réformes et ces compressions n’avaient pas vraiment la confiance des personnels. Certains cadres ont peut-être réussi à conserver un certain respect des employés, mais ceux-ci savaient depuis longtemps que la structure de gestion priorisait bien d’autres choses que les conditions de travail et de vie des employés. Les stratégies déployées depuis des années ne visaient pas vraiment non plus à améliorer les services, mais plutôt à en réduire les coûts. Bref, les «soldats» n’avaient pas confiance en leurs dirigeants ni en leurs stratégies…

Les équipements…

Quant aux équipements, il faut rappeler que les employeurs ne fournissent pas les uniformes à tout le personnel pour comprendre que notre «armée» est bien souvent nue devant les agents pathogènes qu’elle tente de combattre. Y a-t-il une seule armée sur la planète qui ne fournit pas l’uniforme à tous ses soldats? De plus, nos anges gardiens reviennent trop souvent à la maison en portant leurs vêtements «souillés», utilisant les transports en commun, car ils n’ont pas de vestiaires sur les lieux de travail ou doivent laver eux-mêmes leurs uniformes… Avec les coupures subies depuis des années, il n’est pas rare de manquer d’équipement au travail. Alors, dès le début de la pandémie des doutes ont surgi rapidement lorsque les employeurs ont rationné les équipements de protection comme les masques et les jaquettes de protection. Les normes de protection ont même été ajustées à la baisse à cause du manque d’équipement! Pourtant, en 2006, un rapport du ministère de la Santé avait prévu, sur papier du moins, l’organisation des mesures préventives en cas de pandémie, prévoyant entre autres des réserves suffisantes d’équipements de protections. Mais c’était sans compter sur l’incurie administrative qui a laissé ces réserves s’épuiser ou se corrompre dans des entreposages mal gérés. Le document de 2006, dans un sursaut de réalisme, indiquait pourtant qu’en cas de pandémie, tous les pays chercheraient à se procurer simultanément des équipements et qu’il fallait donc en prévoir des réserves importantes… Bref, nos «soldats» du réseau savaient que celui-ci risquait de les envoyer au front sans l’équipement adéquat.

Les camarades…

Il restait, pour nos anges gardiens, la rassurante complicité des camarades de travail en cas de coup dur. Encore là, l’organisation du travail dans le réseau a parcellisé et parfois même détruit la notion d’équipe de travail stable au profit de la sacro-sainte mobilité des individus. Le personnel n’y est vu que comme une ressource interchangeable, qu’on déplace selon le bon vouloir de «répartiteurs», ceux-ci ne tenant jamais compte des besoins des bénéficiaires des services et encore moins des complicités pouvant souder une équipe. Des agences de placement envoient aussi des «mercenaires» insensibilisés au travail d’équipe un peu partout, leur flexibilité étant valorisée comme l’élément prioritaire des soins. Cette «insensibilisation des soins» a été combattue dans plusieurs équipes de travail, mais le travail de sape a fait son œuvre. Si bien qu’en cas de coup dur, plusieurs ont senti qu’ils ne pouvaient plus compter sur un total appui de ceux et celles qui les entouraient «sur le plancher» parce qu’ils ne formaient plus un «bataillon» habitué d’intervenir ensemble, mais plutôt des individus disséminés dans différents départements, différents établissements, au hasard des disponibilités et des affectations. Bref, malgré de nombreuses exceptions d’équipes dévouées et soudées, une grande partie du réseau ne comporte pas d’équipes autonomes, capables de réagir rapidement et efficacement à une attaque imprévue.

Des déserteurs?

Depuis le début de la pandémie, j’ai été scandalisé par les dirigeants politiques qui disaient que des milliers de travailleuses étaient absentes du réseau parce qu’elles étaient atteintes de la maladie du Covid-19 ou en quarantaine ou avaient peur que le virus ne les infecte! Comme si ces personnes étaient responsables de la pénurie de personnel dans le réseau! D’abord et avant tout, le réseau manquait de personnel AVANT le début de la pandémie. Les anges gardiens ne sont pas non plus immunisés contre les maladies que subit la population en général! Des problèmes cardiaques, des cancers, des épuisements professionnels et autres fléaux frappent régulièrement une bonne partie des 275,000 personnes qui travaillent dans le réseau. Ensuite, si des gens sont infectés par la Covid-19 ou en quarantaine, c’est très souvent parce qu’ils n’ont pas été protégés adéquatement alors qu’ils travaillaient auprès de personnes malades et infectées par le virus. Parfois, on les a même obligés à travailler bien qu’ils montraient des symptômes de la maladie ! On les a aussi laissés travailler d’un département à l’autre, d’un établissement à l’autre, de sorte qu’en soignant ils ont involontairement propagé l’infection. Ce manque d’intelligence dans l’organisation de leur travail ne dépend pas d’eux, mais d’un réseau tentaculaire et bureaucratisé, chapeauté par une structure centralisée incontrôlable.

La peur…

Finalement, la peur… Peut-on reprocher à un soldat qui ne croit plus à ses généraux, à leurs stratégies improvisées, qui voit ses armes s’enrayer à chaque tir et dont les équipements sont manquants et qui, en plus, ne reconnait même plus les membres de son bataillon, peut-on lui reprocher de déserter? Surtout si ce soldat «ange gardien» peut rapporter la mort dans sa famille comme il l’a peut-être fait avec les gens qu’il pensait soigner? Personne ne connaît vraiment le nombre de soldats du réseau qui ont déserté. On a d’ailleurs vu les médecins spécialistes rechigner à s’engager comme volontaires au milieu de la bataille des CHSLD, considérant sans doute à juste titre que les «ordres» étaient confus, les équipements manquants et l’impact de leur présence plus à risque pour l’avenir qu’efficace à court terme…  Personnellement, je ne crois pas qu’il y en ait des milliers qui aient fui le champ de bataille. Je sais que plusieurs ont démissionné carrément, n’étant plus capables de supporter les conditions d’exercice de leur profession. Les travailleuses du réseau que j’ai côtoyées tout au long de ma vie ont toujours démontré beaucoup de courage et même d’abnégation. Je ne crois pas qu’elles soient soudainement devenues des «déserteuses» devant une maladie, aussi mortelle soit-elle.

Rassurer, oui. Mais sans mentir!

Il était peut-être de la responsabilité des dirigeants publics de rassurer la population au début du «conflit» en leur lançant des «ça va bien aller». Mais ils savaient aussi que «ça allait mal finir» parce que nous n’étions pas prêts pour la bataille. Ils savaient que des endroits comme les centres pour personnes âgées allaient défaillir puisqu’ils les avaient fragilisés eux-mêmes depuis tant d’années. Ils savaient que l’organisation du travail allait faire en sorte de propager le virus d’un département à l’autre, d’un établissement à l’autre. Ils savaient qu’ils avaient vidé les entrepôts des équipements nécessaires à la protection des travailleuses de la santé. Ils savaient que le personnel était déjà au bord de l’épuisement et que la pandémie allait en mettre KO plusieurs milliers à cause de la surcharge de travail qu’on allait leur imposer. Ils savaient que ça allait mal finir pour celles et ceux qui étaient les plus fragiles, anges gardiens ou bénéficiaires.

Sachant tout cela, nos dirigeants politiques devraient cesser de laisser entendre que des milliers de personnes ont fui le champ de bataille. Ils devraient plutôt remercier concrètement tous les personnels de la santé et des services sociaux. Ils devraient annoncer dès maintenant qu’ils vont réinvestir dans ces réseaux pour redonner une dignité concrète aux malades et personnes hébergées tout en donnant aux personnels de meilleures conditions d’exercice de leurs professions et une autonomie professionnelle qui va les rendre fiers d’y œuvrer.

Si, au sortir de cette crise, la population du Québec ne se souvient pas des erreurs qui ont été commises et qui ont mené à la situation désastreuse actuelle, on pourra alors imprimer dès maintenant le slogan de la prochaine épidémie : Ça va mal finir!

Louis Roy

12 mai 2020

À bas les boîtes postales communautaires!

13 août 2015 Journal Metro

13 août 2015
Journal Metro

Je ne suis pas particulièrement un admirateur du maire de Montréal, Denis Coderre. Je lui reconnais cependant une intelligence politique hors de l’ordinaire et un sens médiatique qui frise parfois le populisme. Aussi ne fus-je pas surpris de le voir, marteau piqueur à la main, démolir une dalle de ciment destinée à accueillir ces hideuses boîtes aux lettres, dites communautaires, de Postes Canada. Je me suis dit alors qu’il venait d’assurer sa réélection à la mairie en 2017! Rarement a-t-on vu un maire aussi représentatif de la pensée majoritaire de sa municipalité. Car, il faut bien le dire, l’installation de ces boîtes postales extérieures, en lieu et place de la livraison à domicile du courrier, exaspère la très grande majorité des montréalais. Non seulement les résidents tiennent-ils à la livraison à leur porte du courrier, non seulement l’installation de boîtes communes extérieures est-il impensable dans plusieurs quartiers, sans parler de leur laideur répugnante, mais juste le mépris de la population et l’intransigeance de Postes Canada suffisent à mobiliser le tout Montréal contre ce projet stupide.

Lorsque j’ai appris qu’un «citoyen» avait déposé une plainte à la police contre le maire Coderre pour ce geste illégal, j’ai tout de suite pensé que Postes Canada avait trouvé un chemin détourné pour mettre le maire dans l’embarras. Mais si ce n’est pas le cas, ce «citoyen» vient d’ouvrir une boîte de Pandore qui pourrait facilement augmenter la popularité du maire et rendre l’installation de ces boîtes maudites responsable d’une mini guerre civile entre les citoyens et une société «de la couronne». Peut-être que Postes Canada mesure mal l’hostilité des résidents envers ces boîtes et la relation particulière qu’ils entretiennent avec leur facteur. Ces gens qui «marchent la ville» quotidiennement, représentent pour plusieurs un marqueur du temps rassurant, même si parfois ils n’apportent que mauvaises nouvelles ou factures à payer. «Le facteur est-il passé?» est une question que se posent toutes les personnes qui passent leurs journées à domicile. Les courriels et textos ont beau avoir remplacé la plupart des envois postaux, la distribution du courrier à la porte constitue encore un événement quotidien qui nous relie concrètement au monde dans lequel nous vivons. Et ces liens sociaux qui diminuent constamment donnent encore plus d’importance à cette visite quasi quotidienne.

Personnellement je n’irai pas jusqu’à louer un bulldozer pour écrabouiller ces excroissances purulentes qui commencent à pousser dans notre ville. Mais j’avoue que ce n’est pas l’envie qui manque! Et si l’idée me traverse l’esprit, j’imagine que d’autres peuvent aussi y penser… Surtout que notre maire, qui déteste tant le désordre dans l’enceinte municipale et dans nos rues, a lui-même donné l’exemple de ce qu’il faut faire pour ramener Postes Canada au service concret des citoyens et citoyennes de notre ville… De toute façon, l’installation de ces laideurs urbaines ne passera pas comme lettre à la poste…

 Paru dans Le Devoir du 3 septembre 2015