Une commission d’enquête sur les CHSLD ?

On parle de plus en plus d’une possible commission d’enquête sur les centres d’hébergement pour personnes âgées, en réponse aux multiples ratées survenues pendant la pandémie de coronavirus COVID-19. Mais de quoi parlera-t-on au juste? D’une commission dont le rapport est déjà voué aux tablettes poussiéreuses de l’histoire ou dont le rapport est déjà «écrit» dans la tête de nos dirigeants? D’une commission «complaisante», composée de personnes vouées à la continuité fondamentale du système actuel? Ou bien veut-on vraiment changer les choses et organiser des soins de qualité pour les personnes plus âgées qui ont besoin de services à domicile ou en établissement?

J’ai suivi toutes les réformes du réseau de la santé depuis plus de quarante ans et j’ai vu des commissions proposer parfois des aberrations tout comme de bonnes idées. J’ai surtout vu des propositions prôner sans vergogne la privatisation des services, ou encore leur supposée socialisation vers des organisations sous financées du communautaire ou non. D’ailleurs, plusieurs personnes ayant promu ces idées reviennent aujourd’hui mousser publiquement leurs idées, prétextant que si on les avait écoutées vraiment, il y aurait eu moins de problèmes durant cette crise. Avec des si…

Puisque je ne serai certainement pas approché pour faire partie de cette commission, je me permets de faire quelques suggestions. D’abord, il faut rejeter l’idée d’exclure a priori des personnes associées à des groupes de pression. Je pense entre autres au Conseil pour la protection des malades ou à des organisations syndicales représentant tous les titres d’emplois en milieu hospitalier, centres d’hébergement et à domicile. Et oui, je prêche pour ma paroisse, mais la CSN représente toutes ces travailleuses depuis les années 1960! Il faut aussi songer sérieusement à inviter un médecin qui œuvre à domicile et en CHSLD; l’ancienne association de médecins en CLSC pourrait sans doute proposer des noms très intéressants.

Il faut aussi intégrer quelques personnes qui connaissent bien les méandres du réseau : soit d’anciens hauts fonctionnaires «fonctionnels», soit des directrices générales de CHSLD en fonction ou à la retraite, ayant démontré des capacités d’innovation ou de réaction rapide et efficace lors de la pandémie. Finalement, il faut adjoindre à ces personnes des chercheurs universitaires de haut niveau dans ce domaine; soit des «penseurs universitaires» tel Damien Contandriopoulos par exemple, soit des «chercheurs terrain», souvent médecins-gériatres et professeurs à l’université.

Depuis des années, nous savons que le meilleur système de maintien et de soins à domicile, tout comme en institution, doit être un service public offert sans discrimination économique. Il doit aussi être organisé dans la communauté et mettre en place des mécanismes de détection, de prévention, ainsi que des services de maintien et de soins donnés par du personnel bien formé, bien rémunéré et travaillant dans des équipes multidisciplinaires. Et comme on l’a vu cet hiver, il faut des organisations flexibles, capables de développer rapidement une réaction intelligente et ordonnée face à une crise appréhendée, mais imprévisible. Sans tout cela, un changement ne sera que cosmétique.

27 mai 2020

Publié dans Le Devoir le 3 juin 2020 https://www.ledevoir.com/opinion/idees/580079/propositions-pour-une-commission-d-enquete-sur-les-centres-d-hebergement

Ça va bien aller… mais ça va mal finir!

Ça va bien aller… mais ça va mal finir!

Dès le début du confinement dû à la pandémie, le slogan «Ça va bien aller!» m’a inspiré cette suite dramatique : «mais ça va mal finir…». Non pas que je sois devin, ni particulièrement pessimiste, mais plutôt parce que je connais bien notre réseau de la santé et le niveau de détresse qu’avaient les personnels bien avant le début de cette crise. Plusieurs oublient trop facilement que depuis le début des années quatre-vingt tous les gouvernements ont réduit les conditions de travail du personnel du réseau. Des «gras durs de l’état», comme certains ministres péquistes les appelaient alors, jusqu’aux tribulations schizophrènes des ministres-médecins des quinze dernières années qui ont tenté de transformer nos hôpitaux en chaînes de montage industrielles, le réseau de la santé et les «anges gardiens» qui y travaillent ont été compressés, comprimés et déprimés jusqu’à la dernière goutte. Tous ceux qui ont dénoncé cet état de fait, les syndicats aux premières loges, les médecins progressistes, les comités de malades et certains avocats qui les «défendent», n’ont pas réussi à soulever l’intérêt public au point d’atteindre nos politiciens obnubilés par les baisses d’impôts et les déficits zéro. Nous avons donc amorcé cette «guerre» avec des soldats épuisés et mal équipés.

L’armée d’anges gardiens…

En tant que pacifiste, je n’aime pas cette analogie guerrière et j’aurais préféré celle d’une «grande corvée solidaire» pour faire face à ce désastre naturel. Mais bon, continuons l’analogie de notre armée d’anges gardiens pour mieux comprendre pourquoi nous en sommes rendus là.

Si vous croyez que les soldats n’ont pas peur lorsqu’ils montent au front, vous vous trompez. Depuis des années, les survivants des deux grandes guerres mondiales nous ont raconté cette peur qui les tenaillait à l’approche des grands débarquements ou des assauts qu’ils ont dû subir pour «défendre la patrie». Qu’est-ce qui motive un soldat à risquer sa vie? Bien sûr certains s’engagent en espérant ne pas avoir à subir le feu de l’ennemi. Mais si on n’a pas été «conscrit», on s’engage dans l’armée pour avoir un travail, de meilleures conditions de «vie» et aussi pour défendre une cause. Qu’est-ce qui nous permet ensuite d’accepter de risquer notre vie dans ce «travail» difficile? D’abord et avant tout la confiance. Confiance en nos camarades de combat, confiance en nos équipements et confiance en nos chefs, du sergent jusqu’au général. Pour risquer sa vie, on doit croire qu’on a la bonne cause, la bonne stratégie, que nos compagnons de route nous porteront secours en cas de problème et que notre fusil ne s’enrayera pas dès le premier tir. Cette confiance n’enlève pas la peur, mais elle permet de faire pencher la balance vers le combat plutôt que vers la désertion.

La confiance…

Revenons au réseau de la santé. Toutes les réformes qui ont bousculé le réseau et surtout les travailleuses qui y œuvrent ont été dénoncées par celles-ci depuis des années. Avez-vous entendu une seule organisation de travailleuses qui a encensé une de ces réformes depuis vingt ans? Toutes les études sur le niveau de stress et l’état mental et physique des travailleuses du réseau nous indiquaient que la détresse était fortement présente partout, dans la santé comme le social, dans les établissements comme dans les soins à domicile. Les ministres et le personnel-cadre qui ont appliqué ces réformes et ces compressions n’avaient pas vraiment la confiance des personnels. Certains cadres ont peut-être réussi à conserver un certain respect des employés, mais ceux-ci savaient depuis longtemps que la structure de gestion priorisait bien d’autres choses que les conditions de travail et de vie des employés. Les stratégies déployées depuis des années ne visaient pas vraiment non plus à améliorer les services, mais plutôt à en réduire les coûts. Bref, les «soldats» n’avaient pas confiance en leurs dirigeants ni en leurs stratégies…

Les équipements…

Quant aux équipements, il faut rappeler que les employeurs ne fournissent pas les uniformes à tout le personnel pour comprendre que notre «armée» est bien souvent nue devant les agents pathogènes qu’elle tente de combattre. Y a-t-il une seule armée sur la planète qui ne fournit pas l’uniforme à tous ses soldats? De plus, nos anges gardiens reviennent trop souvent à la maison en portant leurs vêtements «souillés», utilisant les transports en commun, car ils n’ont pas de vestiaires sur les lieux de travail ou doivent laver eux-mêmes leurs uniformes… Avec les coupures subies depuis des années, il n’est pas rare de manquer d’équipement au travail. Alors, dès le début de la pandémie des doutes ont surgi rapidement lorsque les employeurs ont rationné les équipements de protection comme les masques et les jaquettes de protection. Les normes de protection ont même été ajustées à la baisse à cause du manque d’équipement! Pourtant, en 2006, un rapport du ministère de la Santé avait prévu, sur papier du moins, l’organisation des mesures préventives en cas de pandémie, prévoyant entre autres des réserves suffisantes d’équipements de protections. Mais c’était sans compter sur l’incurie administrative qui a laissé ces réserves s’épuiser ou se corrompre dans des entreposages mal gérés. Le document de 2006, dans un sursaut de réalisme, indiquait pourtant qu’en cas de pandémie, tous les pays chercheraient à se procurer simultanément des équipements et qu’il fallait donc en prévoir des réserves importantes… Bref, nos «soldats» du réseau savaient que celui-ci risquait de les envoyer au front sans l’équipement adéquat.

Les camarades…

Il restait, pour nos anges gardiens, la rassurante complicité des camarades de travail en cas de coup dur. Encore là, l’organisation du travail dans le réseau a parcellisé et parfois même détruit la notion d’équipe de travail stable au profit de la sacro-sainte mobilité des individus. Le personnel n’y est vu que comme une ressource interchangeable, qu’on déplace selon le bon vouloir de «répartiteurs», ceux-ci ne tenant jamais compte des besoins des bénéficiaires des services et encore moins des complicités pouvant souder une équipe. Des agences de placement envoient aussi des «mercenaires» insensibilisés au travail d’équipe un peu partout, leur flexibilité étant valorisée comme l’élément prioritaire des soins. Cette «insensibilisation des soins» a été combattue dans plusieurs équipes de travail, mais le travail de sape a fait son œuvre. Si bien qu’en cas de coup dur, plusieurs ont senti qu’ils ne pouvaient plus compter sur un total appui de ceux et celles qui les entouraient «sur le plancher» parce qu’ils ne formaient plus un «bataillon» habitué d’intervenir ensemble, mais plutôt des individus disséminés dans différents départements, différents établissements, au hasard des disponibilités et des affectations. Bref, malgré de nombreuses exceptions d’équipes dévouées et soudées, une grande partie du réseau ne comporte pas d’équipes autonomes, capables de réagir rapidement et efficacement à une attaque imprévue.

Des déserteurs?

Depuis le début de la pandémie, j’ai été scandalisé par les dirigeants politiques qui disaient que des milliers de travailleuses étaient absentes du réseau parce qu’elles étaient atteintes de la maladie du Covid-19 ou en quarantaine ou avaient peur que le virus ne les infecte! Comme si ces personnes étaient responsables de la pénurie de personnel dans le réseau! D’abord et avant tout, le réseau manquait de personnel AVANT le début de la pandémie. Les anges gardiens ne sont pas non plus immunisés contre les maladies que subit la population en général! Des problèmes cardiaques, des cancers, des épuisements professionnels et autres fléaux frappent régulièrement une bonne partie des 275,000 personnes qui travaillent dans le réseau. Ensuite, si des gens sont infectés par la Covid-19 ou en quarantaine, c’est très souvent parce qu’ils n’ont pas été protégés adéquatement alors qu’ils travaillaient auprès de personnes malades et infectées par le virus. Parfois, on les a même obligés à travailler bien qu’ils montraient des symptômes de la maladie ! On les a aussi laissés travailler d’un département à l’autre, d’un établissement à l’autre, de sorte qu’en soignant ils ont involontairement propagé l’infection. Ce manque d’intelligence dans l’organisation de leur travail ne dépend pas d’eux, mais d’un réseau tentaculaire et bureaucratisé, chapeauté par une structure centralisée incontrôlable.

La peur…

Finalement, la peur… Peut-on reprocher à un soldat qui ne croit plus à ses généraux, à leurs stratégies improvisées, qui voit ses armes s’enrayer à chaque tir et dont les équipements sont manquants et qui, en plus, ne reconnait même plus les membres de son bataillon, peut-on lui reprocher de déserter? Surtout si ce soldat «ange gardien» peut rapporter la mort dans sa famille comme il l’a peut-être fait avec les gens qu’il pensait soigner? Personne ne connaît vraiment le nombre de soldats du réseau qui ont déserté. On a d’ailleurs vu les médecins spécialistes rechigner à s’engager comme volontaires au milieu de la bataille des CHSLD, considérant sans doute à juste titre que les «ordres» étaient confus, les équipements manquants et l’impact de leur présence plus à risque pour l’avenir qu’efficace à court terme…  Personnellement, je ne crois pas qu’il y en ait des milliers qui aient fui le champ de bataille. Je sais que plusieurs ont démissionné carrément, n’étant plus capables de supporter les conditions d’exercice de leur profession. Les travailleuses du réseau que j’ai côtoyées tout au long de ma vie ont toujours démontré beaucoup de courage et même d’abnégation. Je ne crois pas qu’elles soient soudainement devenues des «déserteuses» devant une maladie, aussi mortelle soit-elle.

Rassurer, oui. Mais sans mentir!

Il était peut-être de la responsabilité des dirigeants publics de rassurer la population au début du «conflit» en leur lançant des «ça va bien aller». Mais ils savaient aussi que «ça allait mal finir» parce que nous n’étions pas prêts pour la bataille. Ils savaient que des endroits comme les centres pour personnes âgées allaient défaillir puisqu’ils les avaient fragilisés eux-mêmes depuis tant d’années. Ils savaient que l’organisation du travail allait faire en sorte de propager le virus d’un département à l’autre, d’un établissement à l’autre. Ils savaient qu’ils avaient vidé les entrepôts des équipements nécessaires à la protection des travailleuses de la santé. Ils savaient que le personnel était déjà au bord de l’épuisement et que la pandémie allait en mettre KO plusieurs milliers à cause de la surcharge de travail qu’on allait leur imposer. Ils savaient que ça allait mal finir pour celles et ceux qui étaient les plus fragiles, anges gardiens ou bénéficiaires.

Sachant tout cela, nos dirigeants politiques devraient cesser de laisser entendre que des milliers de personnes ont fui le champ de bataille. Ils devraient plutôt remercier concrètement tous les personnels de la santé et des services sociaux. Ils devraient annoncer dès maintenant qu’ils vont réinvestir dans ces réseaux pour redonner une dignité concrète aux malades et personnes hébergées tout en donnant aux personnels de meilleures conditions d’exercice de leurs professions et une autonomie professionnelle qui va les rendre fiers d’y œuvrer.

Si, au sortir de cette crise, la population du Québec ne se souvient pas des erreurs qui ont été commises et qui ont mené à la situation désastreuse actuelle, on pourra alors imprimer dès maintenant le slogan de la prochaine épidémie : Ça va mal finir!

Louis Roy

12 mai 2020

Genderfu*ckr

Genderf*cker

Pascale Drevillon Photo Le Devoir Olivier Sylvestre

Créatrice et performeuse : Pascale Drevillon. Mise en scène : Geoffrey Gaquère. Adjointe de production et comédienne : Andréanne Samson. 4 août 2018,  ZH Festival, Maison de la culture Maisonneuve, Montréal.

On arrive au monde en sortant d’un premier cocon, le placenta maternel. Une arrivée difficile, mais le pire est à venir… Apprendre à manger, marcher, parler, aimer; apprendre à vivre avec soi et avec les autres. Pour certains, tout se passe sans trop de heurts, sans vraiment se poser de questions. Pour d’autres, c’est moins évident. Un autre cocon les enveloppe, les empêchant d’être bien dans leur peau, cette enveloppe charnelle, consolidée par la culture et la société, refusant de les laisser sortir de leur prison intérieure.

Définis par les autres, ils s’enfoncent dans des stéréotypes qui les grugent jusqu’à la moelle. C’est cet univers que Pascale Drevillon nous propose de côtoyer durant les quatre heures que dure sa prestation.

Une prestation coup de poing, donné au ralenti mais qui secoue férocement le nid des certitudes de ceux qui traversent la vie, aveugles aux nuances et à l’ostracisme dont sont frappés «les autres» qui ne se retrouvent pas dans les normes binaires, blanc ou noir, homme ou femme, homo ou hétéro, bon ou mauvais… Une forme de méditation pleine conscience, à suivre en voyeur chaque petit geste qui nous définit, au fil des transformations de la performeuse. Un triptyque de la transformation d’un homme vers un corps de femme, entrecoupé d’une période où ces définitions binaires n’ont plus de sens.  Puis, la délivrance, l’atteinte du nirvana recherché! Mais là aussi un autre cocon l’attend : «je ne voulais pas être qu’une femme, je voulais être LA femme». D’autres stéréotypes viennent alors corseter le corps désiré, désirable tout autant que détesté.

Rechercher son identité n’est pas une mince affaire. Et même lorsqu’on l’a trouvée, il faut renaître encore une fois. Réapprendre à marcher, à parler, à aimer, à vivre quoi!

Quatre heures c’est long et court à la fois. Long pour une mise en scène à la «punch line». Court pour une transformation aussi fondamentale que celle de Pascale Drevillon!

Louis Roy

4 août 2018

Photo Le Devoir, Olivier Sylvestre.

https://www.ledevoir.com/culture/theatre/533766/genderf-cker-voyage-dans-la-fluidite-du-genre

 

 

Journée nationale des Patriotes

Journée nationale des Patriotes

Mes ancêtres sont arrivés ici, lui comme soldat dans le Régiment de Carignan-Salières et elle comme Fille du Roy. Comme bien d’autres, ils fuyaient la pauvreté, la peste, la misère des paysans. Ils y étaient aussi poussés par l’appétit sans borne des rois qui n’en avaient que pour la conquête de territoires aux dépens de soldats, de pauvres gens, chairs à canon, kamikazes désignés sur des champs de bataille sanglants.

Suite à une traversée sans confort ni plaisir, ils construisirent des forts pour barrer la route aux Iroquois, un peuple fier qui ne faisait que défendre ses lieux d’habitation et de commerce, si petits sur un territoire si grand. Ils construisirent des cabanes pour loger leurs espoirs sur des terres devenues propriétés des communautés religieuses et des nouveaux seigneurs d’un pays à construire. Une fois la paix intervenue avec les premières nations, plusieurs choisirent de demeurer ici, dans ce qui leur semblait un paradis de liberté comparé aux campagnes françaises.

Plusieurs rencontrèrent la véritable liberté en côtoyant ces premiers habitants qui occupaient le territoire depuis des millénaires, y vivant très près de la nature. Ils y découvrirent une autre logique, une autre façon de vivre dans l’harmonie et dans la solidarité, en affrontant un climat aussi hostile qu’accueillant.

D’autres profitèrent des ressources naturelles pour développer une économie marchande qui fut récupérée plus tard par un autre envahisseur, les Anglais. La plupart s’installèrent dans le paisible mais difficile rôle de laboureurs, les femmes élevant une multitude d’enfants pour assurer la relève et la survie de la nation.

Pour tous, les difficultés furent nombreuses : maladies, sécheresses, froid brûlant, feux de forêts ou de leurs pauvres maisons. Mais pour eux, il n’était pas question de revivre la misère d’alors de leur pays natal. Ils s’enracinèrent ici, tant bien que mal, dans une résistance passive mais déterminée.

L’abandon par la France et la domination anglaise qui s’en suivit furent une raison supplémentaire de repli sur soi, sur sa religion, sa langue, sa culture. On leur permit une certaine liberté, illusion d’une enclave franco-catholique en Amérique protestante.

Aussi, lorsque les Patriotes tentèrent de réveiller ce peuple à nouveau soumis, de lui rappeler ce qu’était la liberté qu’ils étaient venus chercher ici, ils se butèrent à cette peur de devoir tout reprendre à zéro comme durent le faire des milliers d’Acadiens. Ceux qui voyaient l’avenir de ce peuple français en terre d’Amérique s’étioler et qui comprenaient que sans relever la tête elle finirait par tomber au sol, ceux-là tentèrent de soulever une rébellion qui incluait tout autant les immigrants anglophones opposés au roi d’Angleterre. Cependant, lutter contre cet empire ne pouvait réussir sans l’appui d’une autre grande nation. C’était un échec annoncé.

Mais, pour l’histoire, les échecs ne sont souvent que la semence d’une future victoire. Sans la rébellion de 1837, il n’y aurait peut-être pas eu cette remontée d’une nouvelle volonté de liberté dans ce qu’on a appelé la Révolution tranquille et ses suites politiques. Pendant plus de cent ans, on nous avait occulté ce pan de notre histoire, préférant nous parler de Madeleine de Verchères ou de Dollard des Ormeaux. Aujourd’hui, cette belle première journée d’été nous permet un repos bien mérité, alors que la renaissance de la nature peut inspirer autant les poètes que les militants pour un pays inclusif. Que cette Journée des Patriotes puisse nous rappeler un tant soit peu cette volonté de liberté et d’inclusion qui doit toujours nous guider.

Vive la Liberté!

Élections fédérales : La piscine à vagues!

Les cent premières années du Canada se sont déroulées dans une seule et unique atmosphère électorale, celle du bipartisme. Le pouvoir est donc passé des bleus aux rouges, puis des rouges aux bleus dans une alternance permettant un développement relativement comparable entre les régions du Canada. Les méthodes électorales étaient simples : promesses de routes et corruption du vote, le tout agrémenté de claques sur la gueule et de boîtes de scrutin à double fond. Avec l’ère de la rectitude politique, les partis politiques ont développé de nouvelles formes de tromperies pour le bon peuple : publicité négative, faux débats télévisés, enjeux identitaires faussés ou politiques de division ont pris la relève des batailles physiques. Mais les promesses et la corruption sont quand même demeurées des éléments constitutifs du système électoral uninominal à un tour. Les lobbyistes s’assurent maintenant que le système est bien graissé, mais légal…

Au Québec nous avons ajouté un ingrédient subversif aux élections fédérales, la souveraineté du Québec. Ainsi, dans les années 1960 et 1970, nous avons choisi d’ignorer la diversité canadienne pour la réduire à une vision bipolaire : les indépendentistes d’un côté et les méchants «canadian red necks» anti québécois de l’autre. Bien que l’exploitation des canadiens français par une élite anglophone fut une réalité incontestable de notre histoire, nous avons oublié qu’il y avait aussi au Canada les nations autochtones, les pêcheurs ancestraux de Terre Neuve, les acadiens des Maritimes, les franco ontariens, les métis et les francos des Prairies, les immigrants européens de l’est et les britanno colombiens plus intéressés par l’Asie et la Côte ouest américaine que par leurs lointains colocataires au Québec. Bref, nous avons oublié que le Canada «uni contre nous» n’existait pas. Du moins pas au point de créer chez ses habitants, coast to coast, une appartenance identitaire unique. Peut-être même que notre volonté de réinventer le Québec comme un pays souverain, a-t-elle permis, enfin, à un gouvernement central de définir ce qu’était ce Canada dans lequel ils voulaient vivre. Pierre Trudeau a pu alors se permettre d’écrire la recette de ce nouveau pays, vieux de plus de cent ans : une charte des droits, une forme de multiculturalisme courtepointe et une identité pacifiste internationale, sans parler d’une Constitution faussement rapatriée pour laquelle le Québec n’a pas eu son mot à dire.

Après 25 ans de polarisation politique, au début des années 1990, la deuxième défaite référendaire des indépendantistes avait été précédée d’une première vague électorale québécoise qui envoyait, du Québec à Ottawa, une majorité de députés «séparatistes». Cette sortie du bipartisme habituel allait marquer un tournant qui semble se poursuivre encore aujourd’hui. Plusieurs électeurs ont de plus compris que peu importe qui gouverne ce pays, ce ne sont pas les députés qui influencent l’avenir, ni même le chef de la formation politique majoritaire. Au pouvoir ou dans l’opposition, les politiques néolibérales continuent leur gros bonhomme de chemin, sans se préoccuper des gouvernements «locaux», si ce n’est pour leur soutirer encore plus de privilèges pour les banquiers, multinationales et financiers du monde. L’establishment n’est plus «canadian red neck», il est planétaire. Les élections locales ne servent donc qu’à choisir avec quelle intensité nous allons subir les contrecoups des crises économiques d’un système en folie, les problèmes de pollution et de dérèglement du climat, ainsi que les attaques à nos services collectifs et à nos conditions de vie au travail.

Vu comme ça, la fidélité à un parti n’a plus de sens. Il vaut mieux choisir celui qui nous fera le moins mal et nous permettra de vivre encore quelques années dans l’inconscience de ce qui nous attend. Ou, pour les plus optimistes, cela permet de préparer les conditions pour un jour changer le système de fou dans lequel nous vivons. Nous sommes entrés dans l’ère politique de la piscine à vagues! Et comme disait Bob Dylan en 1964, dans sa chanson The Time They Are a-Changing, il serait grandement temps d’apprendre à nager! «Then you better start swimmin’, Or you’ll sink like a stone.»

Louis Roy

Paru dans Le Devoir du 22 octobre 2015

À bas les boîtes postales communautaires!

13 août 2015 Journal Metro

13 août 2015
Journal Metro

Je ne suis pas particulièrement un admirateur du maire de Montréal, Denis Coderre. Je lui reconnais cependant une intelligence politique hors de l’ordinaire et un sens médiatique qui frise parfois le populisme. Aussi ne fus-je pas surpris de le voir, marteau piqueur à la main, démolir une dalle de ciment destinée à accueillir ces hideuses boîtes aux lettres, dites communautaires, de Postes Canada. Je me suis dit alors qu’il venait d’assurer sa réélection à la mairie en 2017! Rarement a-t-on vu un maire aussi représentatif de la pensée majoritaire de sa municipalité. Car, il faut bien le dire, l’installation de ces boîtes postales extérieures, en lieu et place de la livraison à domicile du courrier, exaspère la très grande majorité des montréalais. Non seulement les résidents tiennent-ils à la livraison à leur porte du courrier, non seulement l’installation de boîtes communes extérieures est-il impensable dans plusieurs quartiers, sans parler de leur laideur répugnante, mais juste le mépris de la population et l’intransigeance de Postes Canada suffisent à mobiliser le tout Montréal contre ce projet stupide.

Lorsque j’ai appris qu’un «citoyen» avait déposé une plainte à la police contre le maire Coderre pour ce geste illégal, j’ai tout de suite pensé que Postes Canada avait trouvé un chemin détourné pour mettre le maire dans l’embarras. Mais si ce n’est pas le cas, ce «citoyen» vient d’ouvrir une boîte de Pandore qui pourrait facilement augmenter la popularité du maire et rendre l’installation de ces boîtes maudites responsable d’une mini guerre civile entre les citoyens et une société «de la couronne». Peut-être que Postes Canada mesure mal l’hostilité des résidents envers ces boîtes et la relation particulière qu’ils entretiennent avec leur facteur. Ces gens qui «marchent la ville» quotidiennement, représentent pour plusieurs un marqueur du temps rassurant, même si parfois ils n’apportent que mauvaises nouvelles ou factures à payer. «Le facteur est-il passé?» est une question que se posent toutes les personnes qui passent leurs journées à domicile. Les courriels et textos ont beau avoir remplacé la plupart des envois postaux, la distribution du courrier à la porte constitue encore un événement quotidien qui nous relie concrètement au monde dans lequel nous vivons. Et ces liens sociaux qui diminuent constamment donnent encore plus d’importance à cette visite quasi quotidienne.

Personnellement je n’irai pas jusqu’à louer un bulldozer pour écrabouiller ces excroissances purulentes qui commencent à pousser dans notre ville. Mais j’avoue que ce n’est pas l’envie qui manque! Et si l’idée me traverse l’esprit, j’imagine que d’autres peuvent aussi y penser… Surtout que notre maire, qui déteste tant le désordre dans l’enceinte municipale et dans nos rues, a lui-même donné l’exemple de ce qu’il faut faire pour ramener Postes Canada au service concret des citoyens et citoyennes de notre ville… De toute façon, l’installation de ces laideurs urbaines ne passera pas comme lettre à la poste…

 Paru dans Le Devoir du 3 septembre 2015

Chercher la vie extraterrestre?

Cette semaine, la NASA nous annonçait qu’elle avait trouvé, à une distance de 1,400 année-lumière, une planète similaire à la Terre dans une possible zone climatique où la vie, telle qu’on la connaît, aurait pu se développer depuis plus longtemps encore que sur Terre. De quoi stimuler fortement les imaginations scientifiques ou romanesques! Nous aurions donc une planète sœur et, pourquoi pas, de lointains cousins, plus âgés, aussi «seuls» que nous dans l’univers…

Et pourtant, selon des chercheurs, il y aurait plusieurs milliards de planètes pouvant abriter une vie semblable à la nôtre dans notre univers. Pour d’autres, notre univers ne serait pas unique, mais ferait partie d’un ensemble d’autres «multivers» contenant eux aussi leurs parts de galaxies, systèmes solaires et, évidemment, planètes pouvant contenir une vie chimiquement semblable à la nôtre… Bref, la famille serait tellement grande qu’aucune planète ne pourrait y accueillir un party familial de fin d’année!

Ces «découvertes» complexifient la vision de la place que nous occupons dans cette multitude de possibles cousinages extraterrestre. Bien sûr il est facile d’imaginer que la vie cellulaire, dont nous ne serions qu’une branche, puisse trouver d’autres lieux même plus avantageux pour se développer. Certains chercheurs ont même défini la «planète idéale» où des assemblages moléculaires comme les nôtres pourraient encore plus facilement évoluer. Mais sommes-nous seulement le fruit d’une évolution biochimique? Certains ne jurent que par une intervention extérieure, divine même, pour expliquer notre existence. D’autres pensent que nous sommes le fruit d’une évolution adaptative par «à-coup», qui ne saurait se produire dans des conditions stables ou idéales. Sans stimuli brusques, sans capacité d’adaptation, nous serions peut-être restés à un stade primitif de développement, nous contentant d’une reproduction constante, continuelle, identique et, de notre point de vue, statique, pour ne pas dire «platte».

L’humanité d’aujourd’hui serait donc le fruit, hasardeux ou non, d’une forme d’évolution stimulée par notre volonté de changer, d’augmenter, notre emprise sur les conditions de notre reproduction, de bousculer la façon d’occuper l’environnement dans lequel nous évoluons. Notre capacité de nous projeter dans un autre milieu de vie que celui qui nous entoure, ne semble avoir comme limite que celle de la viabilité de cet environnement. Nous pourrions inventer de vivre en enfer si cela ne nous tuait pas! Certains pensent que nous sommes d’ailleurs en bonne voie d’y parvenir…

Quand l’astrophysicien Stephen Hawking projette de trouver la preuve de l’existence d’autres formes de vie dans les galaxies environnantes, se pose automatiquement la question de cette éventuelle rencontre avec l’une ou l’autre de ces «civilisations» extraterrestre. Savoir qu’il existe d’autres mondes, ayant développé une forme de vie semblable à la nôtre, est une chose. Entrer en contact avec eux en est une autre.

Émettons l’hypothèse que d’autres formes de vie existent ailleurs et que nous pourrions même entrer en contact avec elles, au-delà du problème réel des distances qui nous séparent. Si d’autres êtres vivants, pensants, étaient infiniment bons, amicaux, empreints d’une douceur incommensurable et d’une science sans limite et qu’ils entraient en contact avec nous, je crois que nous ne les impressionnerions pas beaucoup! Ils pourraient même penser que nous ne sommes qu’une forme de bactérie nuisible. Au mieux ils fuiraient rapidement; au pire ils «désinfecteraient» la planète pour lui redonner une chance «d’évoluer»…

Si, par contre, nous rencontrions des êtres agressifs, guerriers et avides de possessions (un peu comme nous, quoi), il ne nous resterait plus qu’à souhaiter que leurs technologies aient une faille majeure, à défaut de quoi nous risquerions de disparaître rapidement…

L’humanité n’a pas souvent démontré sa capacité de contacts cordiaux entre des civilisations différentes. Notre approche «à l’autre» est souvent méfiante et les rapports de domination ont été plus souvent qu’autrement la ligne de conduite qui nous a menés à l’extinction ou à l’asservissement de peuples rencontrés au hasard des migrations humaines. Notre système économique actuel en est le dernier vecteur connu : tout développement collectif se fait par l’exploitation de la majorité par une minorité dominante. Les principes d’égalité sont plus souvent écrits dans des conventions de bonnes intentions que dans la réalité quotidienne des humains de notre planète.

Si certains pensent que nous sommes le summum de l’évolution, peut-être vaut-il mieux ne pas entrer en contact avec des vies extraterrestre! Si elles sont moins «évoluées», nous allons sans doute les asservir et même les faire disparaître. Si elles sont plus «évoluées», nous leur paraîtrons bien stupides et là encore nous risquons d’en payer le prix. Et si elles étaient totalement semblables à nous, nous trouverions vite une raison de les discriminer : une peau trop bleue, une troisième oreille dérangeante, une langue incompréhensible, une propension «politically» incorrecte à l’alcool ou une piété suspecte envers un dieu que nous ne connaîtrions pas. Seule leur éventuelle syndicalisation m’apparaîtrait intéressante…

À tout bien considérer, il vaut mieux pour nous et pour d’éventuelles sociétés extraterrestres que nous ne nous côtoyions pas trop. Restons simplement amis Facebook; sans façon!

Louis Roy – 24 juillet 2015

NASA, Kepler-452B : http://www.nasa.gov/press-release/nasa-kepler-mission-discovers-bigger-older-cousin-to-earth

Exoplanètes : http://exoplanet.eu/

Univers et Multivers: http://www.universalis.fr/encyclopedie/multivers/

Mondes «superhabitables» : http://arxiv.org/ftp/arxiv/papers/1401/1401.2392.pdf

Rapport Godbout : mise à mort de l’État social !

Au-delà des chiffres, des propositions et des objectifs avoués de la réforme proposée par M. Luc Godbout et son groupe de travail, il ne s’agit pas seulement ici de modifier telle mesure et d’en créer une nouvelle dans un autre domaine. D’ailleurs, le rapport nous propose un projet «global» qu’il ne faudrait pas appliquer à la pièce et encore moins dans lequel on pourrait choisir les quelques réformes qui font l’affaire de groupes de pression choisis.

Non, le rapport Godbout propose ni plus ni moins la fin du «welfare state», ce qu’ici on appelle l’État Providence. Cet État social, basé sur la juste contribution de ses membres, individus et entreprises, qui mettent en commun, selon leurs capacités, des services offerts à tous, sur tout le territoire et au meilleur prix. Ces services publics peuvent être gratuits ou à contribution unique pour tous; mais ils sont financés par un système d’impôt où, idéalement, la contribution varie selon la capacité de payer des contribuables (le mot dit bien en quoi consiste la fonction).

Les tenants du libre marché et d’une place privilégiée aux financiers et investisseurs, cherchent depuis longtemps à revenir au capitalisme primaire du début du XXe siècle. Ils combattent depuis lors toutes les mesures sociales auxquelles ils sont tenus de contribuer. Leur idée de base consiste à dire que la croissance économique, faite librement par des capitalistes égoïstes, créerait une telle richesse qu’elle retomberait d’elle-même sur toutes les couches de la population. Leur plus grand ennemi? Les impôts! Pourquoi? Parce que ce système les «taxe» d’autant plus qu’ils s’enrichissent. Or, les riches ne sont jamais assez riches et toute mesure qui vient réduire l’écart entre leur richesse et les revenus moyens du reste de la population les horripile. L’idéologie capitaliste n’a jamais créé une répartition juste de la richesse envers ceux et celles qui la produisent, les travailleurs et travailleuses, les créateurs, les artistes, etc.

Proposer de ramener les impôts à une proportion minimale des revenus de l’État, signifie que celui-ci ne sera plus un répartiteur de la richesse. Il n’aura plus la capacité d’imposer les choix collectifs pour l’existence de tel ou tel service. Il ne pourra plus utiliser sa capacité de «saisir» une juste part de la richesse produite auprès de ceux et celles qui s’enrichissent au détriment de la majorité. La seule option qui lui restera pour augmenter ses revenus, sera de taxer les utilisateurs de services ou les consommateurs de biens. Or, les riches sont les moins touchés par les taxes sur les biens et services, puisque la consommation de biens et services essentiels représente une part moins grande de leurs dépenses comparativement à une personne à revenu faible ou moyen.

On peut bien discuter longuement de la valeur des mesures proposées dans le rapport Godbout. Mais, fondamentalement, la véritable proposition qui est faite est celle de passer d’un État social à un État absent ou chétif; passer de citoyens à consommateurs; passer de la démocratie à une féodalité capitaliste.

Je ne veux pas de cet avenir pour mes enfants. Nous avons quitté la France royaliste il y a quatre cents ans et avons tenté d’établir ici une société plus juste, moins hiérarchique. Nous sommes sortis de la misère et de la grande noirceur depuis à peine soixante ans. Depuis, nous nous sommes donné un État social inachevé mais fonctionnel. Oui il faut le rendre plus conforme à nos attentes. Oui, il faut le financer adéquatement pour éviter l’endettement systématique. Mais il faut surtout partager entre toutes les composantes de la société, individus comme entreprises, le coût de cet investissement collectif qu’est l’État social. Faire sa juste part? Il n’y a que l’impôt qui peut permettre d’y arriver.

Louis Roy

Ex président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)

Paru dans le Journal de Montréal, le 27 mars 2015

Projet de loi 3* à la sauce Chili 29 août 2014

Maintenant que la commission parlementaire sur le projet de loi 3, modifiant les régimes de retraite des employés municipaux du Québec, est terminée, la réflexion doit s’élargir sur l’impact d’une telle loi sur la retraite future de tous les Québécois.

Au vingtième siècle, les notions de redistribution plus égalitaire de la richesse, de services publics et de conditions minimales de travail ont vu le jour après la grande dépression de 1929. Elles se sont concrétisées plus particulièrement après la deuxième grande guerre; ici, au Québec, c’est ce qu’on a appelé les «trente glorieuses» où s’est mis en place l’État social lors de la Révolution dite tranquille. Dans cette période, fin des années quarante jusqu’au début des années quatre-vingt, les syndicats ont fait partie de toutes les batailles visant à donner à la population des possibilités accrues d’un meilleur niveau de vie, de la naissance à la mort. Conditions de travail sécuritaires, salaires, retraites, systèmes publics d’éducation et de santé, garderies et participation citoyenne à la vie démocratique font partie d’une série de gains importants arrachés à une autre vision du monde axée sur l’accumulation de la richesse entre les mains de quelques uns aux dépens de la collectivité.

Pays totalitaires

Mais les tenants du capitalisme et du néolibéralisme n’ont jamais pour autant jeté la serviette! Pour eux, les terreaux fertiles ne manquaient pas. Surtout dans les pays totalitaires! Ainsi, début des années soixante-dix au Chili, les disciples néolibéraux de Milton Friedman, formés à l’Université de Chicago, ont-ils conjugués leurs efforts avec ceux d’Augusto Pinochet pour créer une économie purement néolibérale, imposée par la force à toute la population d’un pays tout autant au bord de la modernité que nous l’étions alors. Trois principes de base soutiennent la pensée des «Chicago boys» :

  • réduction du rôle de l’État au profit du secteur privé par l’ouverture de tous les marchés à la «libre concurrence»;
  • réduction ou annulation de l’influence des organisations syndicales;
  • disponibilité d’une main d’œuvre sous payée, sans droits, avec le strict minimum pour vivre et la nécessité de travailler jusqu’à sa mort, donc sans revenus décents à la retraite.

Les mesures pour y arriver furent draconiennes : privatisation des services publics, élimination, au propre comme au figuré, des opposants syndicaux et progressistes, diminution substantielle des régimes de retraite et privatisation de leur gestion.

Le projet de loi, sur les régimes de retraite des employés municipaux, relève de la même logique, cachée sous diverses formules populistes dont celle de la «capacité de payer». Comme nous ne sommes pas sous le joug d’une dictature, la voie choisie par le gouvernement est plus insidieuse et relève d’une stratégie étapiste qui n’en mènera pas moins aux mêmes résultats. D’ailleurs, tous les gouvernements québécois s’en sont servi dans les trente dernières années. Ainsi la crise économique du début des années quatre-vingt a servi d’excuse au gouvernement Lévesque pour limiter considérablement l’indexation des prestations de retraite et réduire les salaires de la fonction publique. La crise du début des années quatre-vingt-dix a ouvert la porte à la glissade des salaires du secteur public qui, de comparables au secteur privé qu’ils étaient, sont maintenant en net recul selon l’Institut de la statistique du Québec.

Vision plus large

Le projet de loi 3 ne peut et ne doit pas être analysé séparément d’une vision large et à long terme du type de société dans laquelle nous voulons vivre. Il y a sans doute, parmi les politiciens engagés dans ce débat, des individus qui honnêtement croient y régler la pérennité des régimes à long terme. Le long terme se limitant à la prochaine crise économique mondiale… Il y a sans doute aussi plusieurs syndiqués qui ne sont mobilisés qu’en fonction de leur propre prestation de retraite. Ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur talon de paie continueront à s’amuser en se donnant en spectacle à un peuple qui n’en peut plus de se sentir floué par le système économique sans que personne ne lui explique les tenants et aboutissants de sa propre diminution du niveau de vie. La frustration d’avoir été gouverné par des profiteurs ou des incapables, doublée par l’inexistence de projet collectif porteur d’espoir, risque d’amener la population à jeter le bébé avec l’eau du bain dans la question complexe des régimes de retraite…

D’autant que peu de régimes de retraite sont accessibles à la population et ceux qui existent sont loin d’être en or! Ainsi le RREGOP qui couvre la très grande majorité des employés de l’État, donnait-il en moyenne $19,000 par an en 2013. Et la plupart des régimes sont ajustés à la baisse lorsqu’on reçoit le Régime des rentes du Québec. De plus, si les prestations sont aussi basses, c’est que presque tous les régimes de retraite avaient tenu pour acquis que les services de santé seraient gratuits jusqu’à notre décès. Ce qui n’est plus tout à fait le cas et à risque de privatisations futures… Déjà les Walmart et RONA de ce monde engagent de plus en plus de personnes «à la retraite». Un tiers des Québécois de 55 ans et plus travaillaient en 2011. Et la tendance, qui semble être à la hausse, ne diminuera pas si les prestations de retraite sont réduites dans le futur. Les femmes, qui ont fait double emploi auprès de leurs enfants tout en travaillant, continueront à être mises à contribution encore plus! D’abord auprès de leurs parents vieillissants, puis lors de leur «retraite» à cause de revenus moindres, sans parler de leur longévité plus grande qui les forcera à le faire encore plus longtemps…

Résister au démantèlement

D’ici à ce qu’on nous propose des choix collectifs permettant une organisation sociale soutenue par une économie axée sur les besoins humains, le respect de l’environnement et une possibilité de vivre dignement jusqu’à la fin de nos jours, nous ne pouvons souscrire au démantèlement à la pièce des outils mis en place pour améliorer le sort des travailleurs municipaux. Il est donc du devoir des organisations syndicales et des tenants d’une société plus juste de résister fermement à ces attaques. Les tenants du néolibéralisme attendent patiemment que des brèches s’ouvrent dans le mur social qui permet une meilleure redistribution de la richesse.

Il a fallu quarante ans au Chili pour recommencer à mettre en place timidement des mesures sociales abolies jadis par les néolibéraux. Si les employés municipaux lâchent du lest, nous nous engageons sur une pente glissante avec peu d’espoir à court terme pour la retraite de toutes les Québécoises et tous les Québécois.

Louis Roy

Ex-président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)

Texte paru à demi dans la version papier du quotidien Le Devoir le vendredi 29 août 2014 et en version intégrale sur leur site web: http://www.ledevoir.com/politique/quebec/417084/projet-de-loi-3-a-la-sauce-chili

*Projet de loi 3: Loi favorisant la santé financière et la pérennité des régimes de retraite à prestations déterminées du secteur municipal

Cinéma: La petite reine : L’aveuglement collectif!

Ce film, « inspiré d’une histoire vraie » mais dont  » toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite », nous lance en pleine face la dérive qui guette ceux et celles qui veulent gagner à tout prix. Quatre exemples patents: 1 le père qui ne veut pas voir ce qu’il a lui-même engendré; 2 le commanditaire qui ne cherche qu’à associer son nom à la célébrité; 3 le coach qui profite (dans tous les sens) des forces et des faiblesses de SA vedette; 4 l’athlète qui cherche à plaire par la victoire, quitte à la voler. Techniquement le film est très bien monté, la musique pas trop présente vient souligner les contradictions qui feront finalement craquer la tricheuse… Mais ce sont surtout les acteurs qui donnent au film son sens. Denis Bouchard, inspirant dans son rôle de père aveugle, aimant à sa façon cette fille qu’il ne berce plus que d’illusions. Patrice Robitaille, l’écœurant; celui par qui le malheur arrive et se perpétue. Manipulateur, profiteur, dangereux. Une prestation artistique très bien tenue. Et, évidemment, Laurence Lebœuf, la vedette, la victime, la menteuse, la petite reine. Trop de gros plans peuvent nous faire croire qu’elle «surjoue»; mais elle rend bien le conflit interne qui s’installe dans la tête de cette ado manipulée depuis si longtemps… Il ne s’agit pas d’un plaidoyer pro ou anti dopage. Ni d’un documentaire sur le cyclisme féminin. Il s’agit plutôt d’un drame humain dont sont victimes trop d’enfants qui tentent maladroitement de vivre et d’assumer les rêves de leur entourage. Un appel à la liberté de vivre et laisser vivre, pas trop complaisant ni moralisateur. Un excellent «télé-film». 4/5